Chapitre II - Ses schémas habituels 


Lui


Je travaille au centre-ville.
Je fais ce que j’ai à faire.

Je traverse les rues.
Je parle quand on me parle.
Mais je regarde surtout les gens.
Ils marchent.
Ils vivent.
Ils avancent.


Moi je suis arrêté.
Je repasse les scènes.
C’est ma faute.
J’ai été trop fragile.
Trop intense.
Trop amoureux.
Je me dis que j’ai tout gâché.
Puis je me rappelle ce qu’elle m’a raconté.
Ses ex.
Ses aveux lâchés après l’amour.
Ses histoires de performances.
Ses “meilleurs amis”.
Ses trahisons racontées comme des anecdotes.


Et je m’arrête.


Non.


Ce n’est pas moi.


Je suis encore en train de me monter la tête.
Encore en train de me culpabiliser.
Encore en train d’endosser ce qui ne m’appartient pas.
Je crois que c’est exactement ce qu’elle veut.
Que je doute.
Que je me sente responsable.
Que je me dise que si ça casse, c’est parce que je n’ai pas été assez fort.
Parce que si je culpabilise,
je reste.


Si je me crois défaillant,
je chercherai à me corriger pour elle.
Si je me crois fautif,
je reviendrai la réparer.


C’est plus simple.
Ne pas assumer.
Ne pas regarder ses schémas.
Garder une emprise.
Comme sur les autres.
Me laisser là,
amoureux,
en faute,
disponible.
Pour me récupérer
le jour où elle en aura besoin.
Et ça me glace.

 

Lui

Au travail, je finis par en parler à mon collègue.

On est tous les deux dans la poussière et le bruit, mais avec lui, je peux parler.

Je l’aime bien.

Il est un peu bizarre.

Un peu à côté.

Mais sensible.

Comme moi.

Je lui raconte tout.

Les choses qu’elle disait après l’amour.

Ses ex partout.

Les ambiguïtés.

La jalousie.

Le flou.

Je lui raconte aussi le reste.

Le pire.

La nuit.

L’alcool.

Les cachets.

L’ambulance.

Le vide.

Le silence après.

 

Il arrête de travailler.

Il me regarde.

Longtemps.

Comme s’il ne reconnaissait plus la personne en face de lui.

Puis il pose ses outils.

 

— Non mais attends, mec… tout ce que tu me racontes là… c’est pas normal.

Je ne dis rien.

— Les trucs bizarres avec ses ex… le fait qu’elle t’en parle après avoir couché avec toi…qu'elle ne veuille pas les virer de sa vie alors que c'est tout à fait normal mais qu'elle n'accepte pas que toi tu es des femmes autour de toi avec qui en plus il ne s'est rien passé... les manipulations… les trucs pour te rendre jaloux… le fait qu’elle veuille pas couper les ponts… qu’elle reste ambiguë comme ça…

Il secoue la tête.

— Et puis ce truc… qu’elle soit possessive et jalouse sans l’assumer… qu’elle fasse en sorte que toi tu le deviennes… pour ensuite te le reprocher… et dire que c’est pas de l’amour…ouais clairement c'est pas de l'amour... De son côté... C'est de la manipulation de la possession... Tu lui sert de sextoy de portefeuille... De punching ball émotionnel

Il souffle.

— Et l’inversion accusatoire, mec… tout le temps. Elle fait des trucs, et après elle t’accuse toi de les faire. Elle a tous les droits, toi aucun. Elle dépasse les limites, et après elle te fait croire que c’est toi le problème.

Je sens mon ventre se nouer.

— Franchement… cette nana, elle est cinglée. C'est une salope , une cassos !

Les mots tombent.

Secs.

— Elle va te faire du mal.

Silence.

— Elle va te tromper.

Il ajoute, plus bas :

— Si c’est pas déjà fait.

 

Il me fixe.

Puis il dit :

— Et regarde-toi.

 

Il hésite.

 

— Tu crois pas que t’as déjà souffert assez comme ça ?

 

Je ne réponds pas.

Alors il continue.

 

— Mec… tu as voulu mourir pour elle.

 

Le chantier devient silencieux autour de nous.

 

— Tu as voulu mourir… et elle s’en fout.

 

Il ne dit pas ça méchamment.

Il dit ça comme un fait.

Brutal.

Simple.

Irréfutable.

 

— Pourquoi tu insistes ?

 

Sa voix se radoucit un peu.

 

— Ouvre les yeux, mec.

 

Je baisse les yeux.

Parce que dans le fond…

Une voix me dit qu’il a peut-être raison.

Que j’ai vu les signes.

Que je les ai ignorés.

Que mon instinct savait.

Mais que je n’ai pas voulu l’écouter.

Parce que je l’aime.

Ou parce que je crois que je l’aime.

Je ne sais même plus.

Je me demande si ce que je ressens est à moi.

Ou si ça vient d’elle.

Si c’est de l’amour.

Ou une dépendance qu’elle a fabriquée en moi.

Si elle m’a choisi.

Ou programmé.

Si elle est capable d’aimer.

Ou seulement de rendre dépendant.

Je ne sais plus rien.

Je suis perdu.

Et je ne vais pas bien.


Lui


Le soir, je crée un faux profil.
J’ai besoin de comprendre.
Son compte public est presque vide.
Mais il y a des traces.


Deux photos me frappent.


La première :


Elle est enceinte.
Debout devant son ex-mari.
Lui derrière elle.
Ses mains posées sur son ventre rond.
Image parfaite.
Image stable.
Image rassurante.
Un poster de famille.


La seconde me serre la gorge.


Elle est collée à un homme torse nu.
Peau brillante.
Regard lourd.
Regard d’homme
qui vient d’avoir un rapport sexuel
et qui le sait.


Elle a ce sourire-là.


Satisfait.
Complice.
Presque fier.


Elle m’avait parlé de lui.


Son “meilleur ami”.


Je mets les guillemets.
Parce que chez elle
ça veut dire autre chose.


Cet homme s’est suicidé quelques années plus tard.
Je reste figé devant la photo.


Je descends encore.


Plus bas, une publication ancienne.
Elle est en couple avec un homme.
Le nom me percute.
Je le connais.
À la fin de ma première vraie relation,
ma copine m’avait trompé.


Avec lui.


Elle disait :


Qu’il faisait l’amour comme un acteur porno.
Qu’il était intense.
Dominant.
Très macho.
Elle disait ça avec admiration.


Je regarde la photo.
Même posture conquérante.
Même regard sûr de lui.


Et là je comprends.
Ce ne sont pas des accidents.
Ce sont des profils.


Toujours les mêmes.
Des hommes réputés pour être des baiseurs de compétition.
Des types qui enchaînent les conquêtes.
Qui rassurent sur la performance.
Qui dominent.
Elle choisit des hommes qui frappent fort.
Qui impressionnent.

Parce que ce qui compte le plus pour elle
c’est l’intensité sexuelle.


Moi je suis autre chose.
Je suis stable.
Fidèle.
Amoureux.
Le profil idéal.
Mais pas le vertige.
Peut-être que je n’étais qu’un refuge
entre deux incendies.


Elle


Je me dis que je suis un poison.
Je le pense vraiment.
Je me dis que je dois changer.
Je fais du yoga.
Je cherche un psy.
Pas de place.


Changer voudrait dire être stable.
Être stable voudrait dire perdre mes masques.
Perdre des hommes.
Perdre des issues de secours.
Perdre des regards.
Je ne sais pas être seule.
Je ne sais vivre
qu’à travers les autres.


Alors je regarde autour de moi.


Qui est encore sous emprise ?


Les ex toujours disponibles.
Les “meilleurs amis” qui attendent encore un signe.
Les hommes croisés à des événements,
avec qui j’ai flirté,
à qui j’ai laissé croire
Qu'il pourrait se passer quelque chose quelque chose.


Je sais lesquels sont accrochés.
Je sais lesquels pensent encore
qu’un jour peut être...
Je sais lesquels répondraient
immédiatement.


Je balaie mentalement la liste.


Et puis je choisis.


Un ex de mon adolescence.
Un de ceux avec qui j’ai déjà trompé quelqu’un , et que comme habituellement j'ai trompé avec un autre.

Il est encore là.
Toujours un peu accroché.


Maintenant tatoueur.


Je l’ajoute sur les réseaux.
On se voit.
On couche ensemble.
C’est simple.
Rapide.
Et quand c’est fini
je me regarde.


Si quelqu’un me désire encore,
je ne suis pas un poison.
Si quelqu’un me prend sans hésiter,
ce n’est pas moi le problème.


Je mets tout ce qui est mauvais dans une boîte.
Je ferme.


Le sexe comme pansement.
L’alcool comme anesthésie.
Ça marche pour presque tout.


Tristesse.
Vide.
Culpabilité.
Peur.


Je ne changerai pas.
Je suis celle qui doit être désirée.
Sinon je disparais.


Lui


Je regarde les gens marcher.
Ils ont l’air simples.
Moi je dissèque des fantômes.
Et je comprends peut-être enfin :
Son problème n’était pas moi.
Son problème
c’est le silence.
Et elle ne sait le combler
qu’avec du bruit.
Des corps.
Des regards.

Du sexe.

De l’alcool.
Moi, je voulais construire.
Elle, elle veut brûler.


Et je ne sais pas encore
si j’ai perdu quelque chose
ou si j’ai échappé
à un incendie.

La douce répétition : Les fondements de l'attachement

Au début, ce ne sont que des habitudes. Des petits rituels partagés, des manières de dire bonjour, des habitudes de communication qui semblent cimenter une connexion naissante. Mais derrière cette façade de normalité, les 'schémas habituels' commencent à se dessiner, façonnant les attentes, les réponses, et même les silences. Ces routines, ancrées dans le subconscient, deviennent peu à peu le terrain fertile où les premières graines de la dépendance émotionnelle et de la manipulation subtile sont semées.

L'écho des silences : La genèse des déséquilibres

Ce chapitre met en lumière comment ces schémas, une fois installés, commencent à définir les rôles de chacun. Qui domine ? Qui se soumet ? Les habitudes, souvent perçues comme des signes de stabilité, peuvent aussi masquer une absence de communication réelle, des non-dits qui s'accumulent et des compromis unilatéraux. C'est dans cette routine confortable que les personnages perdent de vue l'authenticité de leurs sentiments, s'engouffrant dans un cycle où les frontières entre amour et contrôle s'estompent dangereusement.

Quand le connu mène à l'inconnu : Le piège des certitudes

Les 'schémas habituels' ne sont pas seulement des comportements, ils sont le prélude à l'effondrement. Ils construisent une prison dorée, où la familiarité empêche de voir les barreaux. Le lecteur sera confronté à la tension sous-jacente, l'impression que quelque chose de plus grand et de plus sombre est en jeu. Ce chapitre est une étape cruciale pour comprendre comment la complaisance et l'habitude peuvent mener à la perte de soi. Pour suivre l'évolution de cette histoire captivante et découvrir les prochains rebondissements, poursuivez votre lecture.

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