Chapitre V - Le village
Lui - Pique nique
J’ai préparé un pique-nique.
Libanais, végétarien.
Falafels, houmous, aubergines grillées, citron, menthe.
Je veux lui montrer d’où je viens.
Le village de montagne où je passais toutes mes vacances chez ma grand-mère.
Je l’adorais.
Je l’ai toujours considérée comme une mère.
Bien plus que ma propre mère.
C'était la seule personne adulte de qui était stable, gentil, tendre et douce avec moi.
On arrive à l’entrée du village.
Je m’assieds sur le banc en rondins.
Je lui montre le terrain qui monte derrière nous.
— Tout ça, en haut… c’était chez ma grand-mère.
Enfin, chez mon oncle maintenant.
Une grande maison en bois.
Le toit dépasse entre les arbres.
— J’ai passé les meilleurs moments de ma vie ici.
Je souris sans m’en rendre compte.
— On jouait dans la forêt, dans le village…
On s’inventait des histoires pendant des heures avec mes cousines et ma sœur.
Des mondes entiers.
On ne rentrait que quand la nuit tombait.
Ici j’étais libre.
Ici j’étais heureux.
Un peu plus bas, juste à côté de nous, il y a une autre maison en bois.
Un peu plus petite.
Et collée à elle : une grange.
Je me tais une seconde.
— Là…
Je pointe du doigt.
— Mon oncle s’est pendu dans cette grange. Il y a vingt ans.
Ma voix change.
Ça m’a détruit.
J’étais trop jeune.
Pas assez jeune pour ne pas comprendre.
Trop jeune pour encaisser.
Je passe la main sur le banc.
— C’est lui qui l’a fabriqué.
Ce banc.
Il a taillé ces rondins.
Il les a assemblés.
On est assis sur ce qu’il a construit.
Une voiture passe.
Mon cousin conduit.
Mon oncle est à côté.
Ils roulent vite.
Ils ne me voient pas.
Je n’ai même pas le temps de lever la main.
Je reste une seconde immobile.
Puis je dis :
— On pourrait aller leur dire bonjour après.
Elle
Avant qu’il insiste davantage, je dis :
— Je ne suis pas prête à voir tes proches. C’est trop tôt.
Il me regarde, surpris.
— Mais attends… on voit bien les tiens. Pourquoi pas les miens ?
Je détourne les yeux.
Parce que la vérité n’a rien à voir avec la timidité.
La vérité, c’est que je me connais.
Ça ne dure jamais.
Je finis toujours par faire n’importe quoi.
Toujours.
Et l’entourage comprend.
Ils comprennent depuis le début.
Ils voient clair en moi.
Ils voient que je joue.
Que je mens.
Que je suis instable.
Que je trompe.
Tous les entourages des hommes avec qui j’ai été ont toujours fini par comprendre.
Toujours.
Les hommes jamais.
Trop amoureux.
Trop endormis.
Quand j’ai quitté mon ex-compagnon, sa mère a immédiatement dit :
“je savais que ça ne tiendrait pas, ça se voit qu'elle est instable, menteuse, fausse, manipulatrice. Je parie qu'elle t'a trompé , non ?.”
Ses amis ont pensé pareil.
Il a fini par confirmer.
Ils trouvaient qu’il avait été aveugle.
Bête de ne pas l’avoir vu.
Je les ai tous supprimés des réseaux.
Je déteste qu’on me juge.
Même quand je fais n’importe quoi.
Mais on finit quand même par aller voir son oncle et son cousin.
Lui
Mon cousin descend de la voiture.
On se prend dans les bras.
Longtemps.
Mon oncle arrive.
Il me taquine.
Je ris.
Je redeviens celui que j’étais ici.
Je me sens chez moi.
Elle
Je suis tendue.
Ils sont proches.
Très proches.
Je n’ai pas ça, moi.
Dans ma famille, c’est autre chose.
Tromperies.
Violences.
Drogue.
Alcool.
Mensonges.
Personne ne sait jamais vraiment rien.
Il y a trop de choses à cacher.
Quand il me montre le ruisseau où il faisait des barrages,
la forêt où il jouait,
les champs où il courait…
Il change.
Il devient plus léger.
Plus enfantin.
Presque comme moi.
Presque.
Je me dis :
On se ressemble peut-être plus que je ne le crois.
Peut-être que ce n’est pas qu’un rôle.
Peut-être que je l’aime vraiment.
Je crois que je l’aime.
Elle
Après , on va chez ma meilleure amie.
Elle est seule avec les enfants.
Le compagnon n’est pas encore rentré.
On descend jouer dans le jardin de la mère de son compagnon, un peu plus bas.
Bataille de pistolets à eau.
On court.
On crie.
On rit.
Je finis trempée.
Les cheveux collés au visage.
Le tee-shirt qui colle à la peau.
Je descends à la cave chercher de l’eau pour le surprendre.
Il me suit.
Il m’attrape contre le mur froid.
Il m’embrasse.
Fort.
— Je t’aime.
Je suis submergée.
Je le veux.
Tout de suite.
Mais on ne peut pas.
Les enfants sont là.
Ma meilleure amie est là.
On se cache encore.
Toujours.
Ma meilleure amie est au courant bien sûr... Mais on veut préserver les enfants... Je leur ai déjà présenté trop de compagnons.
Elle
Plus tard, le compagnon de ma meilleure amie arrive.
Avec son cousin.
Et un de leurs meilleurs amis.
Ils sont tous là.
Ils observent.
Ils posent des questions anodines.
— Vous êtes venus ensemble ?
— Avec sa voiture ?
— Ah d’accord…étrange.
Ils sourient.
Ils savent.
Ils ne disent rien clairement.
Ils sondent.
Ils ont l’habitude avec moi.
Mais rien n’est officiel.
Pas encore.
Elle
Je sens les regards.
Ils nous scannent.
Je connais ce moment.
Ce moment où l’entourage comprend avant que l’homme comprenne.
Elle
Je finis par dire :
— Je me sépare.
Silence.
Ils disent qu’ils ne jugent pas.
Mais ils ne sont pas étonnés.
Ça recommence.
Encore.
Elle
Le compagnon de ma meilleure amie me lance :
— Cette fois tu ne viendras pas dormir chez nous si tu te retrouves à la rue. On a trois enfants maintenant.
Je souris.
— Oh, je viendrai de temps en temps pour pleurer sur mon sort.
Dans ma tête :
Parce que je me rends compte que j’ai encore fait n’importe quoi.
Que j’ai encore démoli un homme.
Que je me retrouve dans la merde.
Et que ce n’est la faute de personne.
Seulement la mienne.
Lui
Je la regarde parler.
Je la regarde rire.
Je la regarde changer.
Son discours n’est plus le même.
Ses opinions glissent.
Les choses qu’elle n’aimait pas deviennent soudain intéressantes.
Les gens qu’elle disait ne pas connaître deviennent “de vieux amis”.
Ses opinions politiques , ses idées sur la vie... Tout est différent en fonction de l'interlocuteur.
Elle s’adapte.
Je le vois.
Je ne comprends pas encore.
Mais je le vois.
Lui
Le cousin du compagnon de sa meilleure amie est là.
Musicien.
Elle m’en a parlé.
Elle l’admire.
Elle dit que c’est son meilleur ami.
Encore un.
Elle a beaucoup de meilleurs amis hommes.
Ils se regardent.
Un regard trop long.
Trop dense.
Comme s’ils allaient se jeter l’un sur l’autre.
Elle devient rouge quand il lui parle.
Elle rit trop fort.
Je sens quelque chose.
Un malaise.
Et il me regarde comme s'il me jugeait , comme si j'étais un ennemi , un obstacle pour lui.
Lui
Un orage approche.
Je propose de partir avant la pluie.
Le compagnon de sa meilleure amie nous propose de rester dormir.
Je refuse.
Je ne me sens pas à ma place.
Pas accepté.
Observé.
Comme si j'étais un voleur de femme...
Lui
Au moment de partir, le cousin lance en riant :
— Vous allez baiser ? Moi aussi je veux venir ! Moi aussi je veux baiser avec vous !
Elle devient rouge.
Trop rouge.
Elle rit.
— Arrête, t’es con !
Je ne sais pas pourquoi, mais cette phrase me reste dans le ventre.
Elle
Dans la voiture, il me demande :
— Il y a un truc avec lui ?
Panique.
— Mais non. C’est juste un ami.
Dans ma tête :
Si tu savais.
Il y a déjà eu quelque chose.
Je l’ai mis dans la friend zone.
Au cas où.
On ne sait jamais.
Il a de l’argent.
Il a des projets.
Il peut servir.
Lui
On arrive chez moi.
On refait l’amour.
Encore.
Encore.
Encore.
Comme pour effacer ce que j’ai ressenti là-bas.
Comme pour me rassurer.
Comme pour me prouver qu’elle est à moi.
Elle boit.
Je bois.
On a déjà beaucoup bu chez ses amis.
Dans son entourage, on boit toujours.
Toujours.
Malgré le fait qu'il y ait des enfants.
Je commence à remarquer ça.
Je ne l’ai jamais vraiment vue sobre longtemps.
Et moi je crois que je n'ai jamais autant bu.
C'est toujours elle qui veut commencer à boire.
Mais elle dit qu'elle n'a pas de problème avec ça.
Lui
Elle dort contre moi.
Je la regarde.
Je me dis que je suis heureux.
Mais quelque chose s’est déplacé.
Très légèrement.
Comme une fissure fine dans un mur encore debout.
Je n’arrive pas à savoir si c’est moi qui imagine.

Les ombres du passé
Le village, avec ses ruelles sinueuses et ses vieilles pierres, semblait offrir un refuge. Pourtant, sous son calme apparent, des souvenirs enfouis et des vérités tacites commençaient à ressurgir, façonnant les destins de manière inattendue. Chaque visage croisé portait une part de l'histoire, une clef vers ce qui était destiné à s'effondrer.

Des vérités voilées
Dans ce décor pittoresque, les personnages sont confrontés à des révélations subtiles. Une conversation anodine, un regard échangé, une lettre oubliée... Autant d'indices qui sèment le doute et la méfiance, annonçant le début d'une lente désintégration. Leurs certitudes sont ébranlées, préparant le terrain pour les manipulations à venir.

L'écho de l'inévitable
Le village, témoin silencieux, observe l'évolution de leurs sentiments. Chaque interaction, chaque secret dévoilé ou gardé, renforce la tension sous-jacente. Ce chapitre marque un point de non-retour discret, où les fondations de leur amour sont irrémédiablement fissurées, promettant l'effondrement annoncé.
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