Chapitre XI - La nuit des vérités bancales 

Lui

J’avais acheté un billet pour la comédie musicale du « meilleur ami ».

À l’époque, c’était un prétexte.

L’espoir ridicule de la croiser là-bas si je ne la revoyais pas avant.

Juste la voir physiquement.

Maintenant que je l’ai revue, ce billet n’a plus vraiment de sens.

Mais j’y vais quand même.

Le premier acte commence.

Le spectacle est prétentieux.

Pas très original.

Un peu comme le « meilleur ami ».

Mon téléphone vibre sans arrêt.

C’est elle.

La personne derrière moi souffle d’agacement parce que la lumière de mon écran le gêne.

Mais je m’en fiche.

C’est elle.

À l’entracte, je lui écris que je ne pourrai pas trop répondre pendant le deuxième acte sinon le mec derrière moi va encore râler.

Elle me répond qu’elle est chez sa mère.

Qu’elle pense à moi.

Qu’elle a envie de moi.

Qu’elle ne veut pas conduire la nuit avec ses feux défectueux.

Qu’il faudrait que je vienne la chercher.

Je souris.

Évidemment que je vais y aller.

Elle

Je suis chez ma mère.

Je tourne en rond.

Je lui ai montré les cadeaux.

Tous.

La boîte.

Les lettres.

Les objets.

Les preuves.

Je guettais sa réaction.

Pas seulement pour partager.

Pour montrer.

Pour prouver.

Pour qu’elle voie.

Qu’aucun homme ne m’avait jamais aimée comme ça.

Qu’aucun de mes amants n’avait été capable d’une telle intensité.

D’un tel dévouement.

D’une telle folie.

Je voulais qu’elle comprenne

que moi, j’obtenais plus.

Plus que ce qu’elle avait eu.

Qu’elle, qui avait toujours vécu dans ses drames et ses manques,

n’avait jamais su provoquer ça.

Alors que moi, oui.

Moi, je savais.

Elle a posé les yeux sur tout ça.

Elle a soupiré en voyant l’ampleur.

Elle m’a dit que c’était… excessif.

Puis elle a ajouté, plus doucement :

— Mais oui… ça, c’est sûr… il t’aime vraiment.

Je n’ai rien répondu.

Je me suis contentée d’acquiescer.

Je pense à hier.

À son corps.

À sa voix.

À ce qu’il m’a donné.

Je lui écris que j’ai envie de lui.

Dans ma tête, je pense :

C’est pas possible.

Je voulais y aller doucement.

Mais c’était trop bon.

Et puis j’ai repris goût au sexe ces dernières semaines…

À tous les sexes. À beaucoup de sexes différents.

J’ai couché avec d’autres hommes ces derniers jours.

L’ex avec qui j’habite… avec qui je suis officiellement en train de me remettre…

L’ex que j’ai recontacté…

Des amants de passage…

J’écoute des audio érotiques.

Je me masturbe matin et soir.

Plus j’en ai…

Plus j’en veux.

Je crois que j’ai vraiment un problème.

Mais je lui écris quand même.

Viens me chercher.

Lui

Je pars immédiatement.

La route est longue.

Presque une heure.

Mais je suis heureux.

Quand j’arrive, je lui écris.

Elle sort.

Je la vois dans le noir.

Je souris.

Elle monte dans la voiture.

On s’embrasse longuement.

On rentre chez moi.

On fait l’amour tout de suite.

Comme si c’était la seule chose importante.

Après, on parle.

Elle est allongée contre moi.

Elle dit :

— Tu sais, j’ai beaucoup d’amis. Ils sont là depuis toujours. Depuis que je suis adolescente. Ils me connaissent vraiment bien.

Elle

Je pense :

Et j’ai couché avec la plupart.

Je leur mens aussi.

C’est comme ça que je les tiens.

Mais je dis :

— Je sais que tu as essayé de me salir auprès d’eux… je n’ai pas aimé.

Je le regarde.

— Ils risquent de ne pas comprendre pourquoi on se remet ensemble.

Dans ma tête :

Parce qu’ils savent ce que je suis.

Je continue :

— Alors laisse-moi le temps pour l’annoncer. On y va doucement.

Lui

Je repense à cette journée.

— Tu sais… à l’anniversaire du compagnon de ta meilleure amie…

Je marque une pause.

— J’ai été choqué.

Elle me regarde.

— Par leurs blagues.

Je continue :

— Homophobes. Racistes. Pédophiles.

Je serre les dents.

— Je me suis senti comme un étranger. Mal à l’aise.

Elle

Je hausse les épaules.

— C’est parce que tu es trop sensible.

Je souris légèrement.

— Tu ne comprends pas cet humour.

Puis j’ajoute, avec ce calme presque fier :

— Moi, je ne suis pas comme ça. Je ne pleure pas devant des reportages sur des musiciens morts.

Je ne m’intéresse même pas vraiment à leur vie.

L’actualité, les guerres, les drames… ça ne me fait rien.

Tous ces trucs qui te bouleversent, qui te font déprimer… je ne comprends pas.

Je hausse encore un peu les épaules.

— Moi j’aime la vie. Je n’ai pas le temps pour ces choses sombres.

Je souris.

— Et j’aime les gens. Les gens vivants. Leur énergie.

Une pause.

— J’aurais aimé être psy, tu sais.

Lui

Je la regarde.

Je ne dis rien.

Je me dis qu’elle n’en a pas.

De psy.

Et qu’elle devrait en voir un.

Vraiment.

Pas pour devenir psy.

Mais pour survivre à elle-même.

Parce que je vois bien

qu’elle se perd.

Qu’elle change sans arrêt.

Qu’elle souffre sans le dire vraiment.

Qu’elle détruit tout autour d’elle

pour ne pas regarder à l’intérieur.

Mais je ne dis rien.

Parce que je sais déjà

que ça la dérangerait.

Je repense au début.

Elle disait qu’elle était hypersensible.

Comme moi.

Que c’était pour ça qu’on se comprenait.

Que c’était pour ça que c’était si fort.

Maintenant,

ma sensibilité est devenue

une faiblesse.

Presque une honte.

Je me demande

si elle mentait avant.

Ou si elle ment maintenant.

Ou si elle devient simplement

ce dont elle a besoin d’être

selon la personne

qui la regarde.

Et je comprends,

sans vouloir l’admettre,

que pour ne pas la déranger,

c’est encore moi qui change.

Encore moi qui dois faire des compromis.

On avait pourtant dit

qu’on le ferait à deux.

Parce qu’on voulait que ça marche.

Lui

Je la ramène chez sa mère.

Elle me dit :

— Vendredi prochain, c’est ton anniversaire. Je serai là. C’est inconcevable pour moi de ne pas être là ce jour-là.

Elle hésite.

— Mais pour le mien… je serai chez moi.

— Avec ma famille.

— Et avec lui… mon ex. C’est sa maison après tout.

Ça me brise.

Mais je souris quand même.

Je parle de raclette.

De forêt.

De champignons.

Elle sourit.

Je l’embrasse.

Elle descend.

Je repars.

Le cœur léger.

Elle

Je regarde sa voiture partir.

Puis je rentre.

Ma mère me regarde.

Et je pense :

Je vais devoir mentir encore.

Les sous-courants de l'âme exposés

Après la tourmente de l'effondrement, ce chapitre explore comment les personnages naviguent dans leurs nouvelles réalités. Les manipulations passées ont laissé des traces indélébiles, et "Le battement sous la peau" révèle la manière dont ces cicatrices invisibles continuent d'influencer leurs choix et leurs relations. C'est un examen poignant de la résilience face à la fragilité humaine.

Entre acceptation et résistance

La complexité des émotions atteint un nouveau sommet dans ce récit. Alors que les personnages tentent de reconstruire, "Le battement sous la peau" met en lumière les dilemmes internes et les combats silencieux. Est-il possible de se libérer des chaînes du passé, ou le cœur est-il condamné à répéter ses erreurs ? Une exploration déchirante des liens qui persistent, malgré tout.

Quand le silence est plus éloquent que les mots

Ce Chapitre XI est un tournant crucial pour Partie III. Il ne s'agit pas seulement de l'écho des événements, mais de la manière dont ces répercussions modèlent l'avenir. Les vérités douloureuses se révèlent souvent sans un bruit, dans le simple "battement sous la peau". Une lecture essentielle pour comprendre l'évolution psychologique des personnages et l'inéluctabilité de leur destin.