Chapitre XXVII— Flottement
Lui
Je ne sais pas quelle heure il est.
Je ne sais même plus quel jour.
J’ouvre les yeux.
Tout tangue.
Je suis couché sur le côté.
Une odeur acide me brûle la gorge.
Je tourne la tête.
Une flaque de vomi.
À quelques centimètres de mon visage.
Des voix.
— Oh purée… il est là… il a vomi… il est vivant…
Je cligne des yeux.
Des silhouettes.
Mon petit frère.
Ma petite sœur.
Mon beau-frère.
Et elle.
Je grogne :
— Qu’est-ce qui se passe ? Y a une réunion ou quoi ?
Mon frère explose.
— Putain mais t’es vraiment con ! Tu nous as fait tellement peur ! On a tourné dans tout le quartier pour chercher ta voiture, on croyait que t’étais mort dedans !
Des morceaux de la nuit reviennent.
Les cachets.
L’alcool.
Les messages.
La panique.
Je referme les yeux.
Je suis vivant.
Et j’ai honte.
Elle
Toute la soirée j’ai bu.
Mon ex essayait de me raisonner.
Il disait que c’était de la manipulation.
Qu’il n’avait pas vraiment voulu mourir.
Que c’était pour me faire culpabiliser.
Mais au fond de moi je savais.
C’est moi qui manipule.
C’est moi qui pousse.
C’est moi qui crée ces situations.
S’il meurt, je m’en voudrais toute ma vie.
J'avais déjà vu sa sœur.
Chez son père.
Je connaissais son prénom.
Alors je l’ai cherchée sur les réseaux.
Je l’ai trouvée.
Je lui ai écrit.
Je lui ai dit que j’avais les doubles des clés.
Elle m’a répondu qu’elle arrivait.
Ils sont venus : sa sœur, son frère, son beau-frère.
Drôle de première rencontre.
Je me suis jetée dans les bras de sa sœur.
J’ai pleuré comme une enfant.
Dans la voiture, je tremblais.
Et j'ai dit à voix haute :
— Putain… je ne suis qu’une pauvre salope alcoolique et folle… comme ma mère… je ne veux pas être comme ma mère…
Je l’aime.
Je l’aime plus que tout. Enfin je crois. C'est peut-être l'émotion qui me fait dire ça.
Mes amis m’ont dit qu’il avait trop de problèmes.
Qu’on n’y arriverait pas.
Que je devais le quitter.
Je me disais intérieurement : c’est faux.
Je leur ai raconté une version arrangée de lui.
Je n’ai jamais raconté ce que moi je faisais.
Comme toujours.
Je fais croire que c’est le grand amour.
Je sème des petites critiques, des petites fissures,
pour que le jour où je change brutalement d’homme,
on comprenne que l’autre avait “un problème”.
Pendant tout le trajet, je prie.
Pour qu’il ne soit pas mort.
Lui
Je les vois autour de moi.
Ma sœur a les yeux rouges.
Mon frère est furieux.
Mon beau-frère inspecte la pièce.
Elle est là.
Blanche.
Les yeux gonflés.
Je comprends.
C’est elle qui les a appelés.
Je ne sais pas si je dois la remercier
ou la haïr.
Je me redresse difficilement.
Ma sœur murmure :
— On a eu tellement peur…
Je croise son regard à elle.
Elle a l’air détruite.
Elle
Quand on est arrivés, il était là.
Couché dans son vomi.
Vivants.
J’ai senti mes jambes céder.
Je me suis dit :
c’est de ma faute.
Je l’ai appelé, quitté, repris, humilié, excité, jalousé, rejeté.
Je l’ai rendu fou.
Mais je l’aime.
Ou j’aime qu’il m’aime ?
Je ne sais plus.
Je sais seulement que si ce soir il était mort,
je ne m’en serais jamais remise.
Je regarde sa sœur, son frère.
Je me sens imposture.
Ils voient un drame.
Ils voient un homme fragile.
Moi je vois aussi
ce que j’ai fait.
Et je me dis :
Je ne pourrai plus faire semblant longtemps.
Mais je ne sais toujours pas
si je vais arrêter.
Ils
Ils s’assoient tous dans le salon. L’air est lourd, saturé d’odeur d’alcool, de sueur froide, de peur rétrospective. Personne ne sait vraiment comment reprendre une conversation normale après ça.
Elle
Elle reste debout quelques secondes, puis s’assoit enfin. Ses mains tremblent légèrement.
— Il y a de l'alcool ?
La sœur
La sœur le regarde, puis la regarde elle.
— Non. Je crois que tu as assez bu comme ça.
Un silence. Personne ne sourit.
Lui
Il tente quand même l’humour, par réflexe.
— C’est bon… je ne suis pas mort. On peut faire une réunion de famille officielle maintenant.
Personne ne rit.
Le frère
Son frère parle d’une voix plus basse qu’on ne lui connaît.
— Tu nous as fait peur. Vraiment.
Il avale sa salive.
— Je t’aime, même si je passe mon temps à être en colère contre toi. Même si j’ai un sale caractère.
Il hésite, puis lâche :
— J’ai été abusé quand on était gamins. Par quelqu’un de la famille. Ça m’a foutu en l’air. Ça m’a rendu dur, violent, impulsif. J’ai jamais su comment être autrement.
Le silence devient presque sacré.
Lui
Il fixe le sol. Sa mâchoire se contracte.
— Au collège…
Sa voix tremble.
— Moi aussi.
Il inspire difficilement.
— Une seule fois. Mais une fois de trop.
Il lève les yeux, brièvement.
— Ils disaient que j’étais gay. Alors ils ont voulu vérifier.
Sa gorge se noue.
— Des camarades de classe. Ils m’ont violé. Juste une fois. Mais ça suffit. J’ai jamais rien dit. J’ai fait comme si c’était rien. Comme si c’était moi le problème.
Le beau-frère
Très calmement :
— Vous ne pouvez pas porter ça seuls. Vous devriez voir un psy. Vraiment.
Elle
Elle esquisse un sourire nerveux.
— Ah oui… vous avez tous vraiment besoin d’un psy dans cette famille.
Lui
Il lève les yeux vers elle. Cette fois il ne plaisante pas.
— Toi aussi.
Un temps.
— Peut-être plus que nous tous réunis.
Elle
Elle ne répond pas.
Pour une fois, elle n’a pas de masque prêt.
Lui regarde son beau-frère et, dans un demi-sourire encore tremblant, lâche :
— Tu vois… tu as enfin vu mon appartement.
Son beau-frère tente de détendre l’atmosphère, esquisse un rire nerveux.
— Ouais… j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.
Elle observe la scène en silence. Elle se sent de trop, de partout.
Il lui demande de le suivre dans la cuisine.
Lui
Je suis désolé pour tout ça… mais tu ne te rends pas compte du mal que tu me fais. Toutes ces manipulations, ces retournements de situation, cette jalousie que tu crées et que tu n’assumes pas… Je t’aime, tu sais. Je ne sais pas si tu m’aimes vraiment — j’en doute — mais je ne veux pas te perdre. Je préfère mourir que te perdre.
Elle le regarde. Elle ne sait pas quoi répondre. Une partie d’elle se sent coupable. L’autre se sent acculée.
Sa sœur entre, le prend dans ses bras.
— Ne me refais plus jamais ça. Je n’y survivrai pas.
Il tremble. Puis, sans prévenir, la colère monte. Il attrape un objet, le fracasse contre le sol.
— Foutez-moi la paix ! Dégagez tous !
Le silence retombe, brutal.
Sa sœur, avant de partir, se tourne vers elle :
— Appelle-moi s’il fait une connerie.
Elle reste.
Ils sont seuls.
Elle met de la musique. Porno For Pyros.
— Pour une fois, c’est moi qui mets la musique.
Lui
Ce groupe est génial… Pourquoi tu ne m’as jamais fait écouter des trucs que toi tu aimais, que je ne connaissais pas ? En fait, tu as juste tout fait pour coller à ce que j’aime, c’est ça ?
Elle ne répond pas.
Le silence s’étire.
Il s’allonge par terre, sans trop savoir pourquoi. Il enlève ses vêtements, comme pour se dépouiller de tout.
Elle le regarde, un éclat étrange dans les yeux.
— Dis-moi… c’est quoi cette tenue indécente ?
Elle a envie de lui. C’est absurde, déplacé, malsain après ce qui vient de se passer. Après ce qu’il a failli faire. À cause d’elle. À cause d’eux.
Mais elle le désire encore.
Il se lève, va dans la chambre. Elle le suit.
— Fais-moi l’amour comme un de tes plans cul. Baise-moi comme un bout de viande.
Il la fixe.
— Pourquoi ? D’habitude, ce n’est pas comme tu veux ?
Elle détourne les yeux.
Dans sa tête : Je ne sais pas ce que je fais. Ce n’est pas le moment. Je suis complètement détraquée.
Ils font l’amour.
Il a du mal. Son corps ne répond pas comme avant. Il se sent brisé, humilié, insuffisant.
Dans sa tête : Elle a raison de ne plus vouloir de moi.
Après, allongés dans la pénombre, il parle encore.
Lui
Ton problème, c’est que tu as peur. Peur que ça marche. Peur que ce soit beau. Peur de faire des compromis. Peur d’être adulte. Peur de rester accroché. Peur de perdre ta liberté.
Alors que l’amour, quand c’est bien fait, c’est aussi de la liberté.
Si tu gardes tous tes ex, si tu rends les mecs jaloux, c’est pour les accrocher. Tu gardes des portes de sortie parce que tu as peur d’être seule. Tu es entourée de choses malsaines et tu ne fais rien. Pas parce que tu ne peux pas. Parce que tu as peur.
Elle le gifle.
Le bruit claque dans la pièce.
Dans sa tête : Comment il fait pour voir aussi clair en moi ? On est peut-être vraiment connectés… et ça m’effraie.
Il retourne dans le salon. Elle le suit.
Il s’assoit au bureau. Elle sur le canapé.
Ils parlent plus bas.
Elle
Je sais que je suis instable. Je sais que je n’y arriverai jamais. C’est mon passé, tout ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai fait. J’ai pris l’habitude de ça.
Je sais que je devrais voir un psy… mais je ne peux pas. Ça me changerait trop. Je perdrais des gens.
Je suis un soleil pour tout le monde. Je ne peux pas devenir autre chose.
Je suis désolée… je n’y arriverai pas.
Il ne répond pas. Tout ça il l'avait déjà compris
Elle
C’est aussi à cause de mes parents que je n’y arriverai pas.
Tu ne peux pas comprendre ça.
On ne m’a rien montré de normal.
Rien de stable.
Rien de propre.
Ils ne m’ont jamais appris à aimer sans danger.
Jamais appris à rester.
Ils n’ont même pas vraiment été des parents.
Ils étaient occupés à se détruire.
À se tromper.
À se mentir.
À faire d’autres enfants qui ont aujourd’hui l’âge des miens.
Tu te rends compte ?
Je sais que ce n’est pas sain.
Je sais que je devrais partir.
Couper les liens.
Mais je ne peux pas.
C’est tout ce que je connais.
Et puis regarde ce que tu as fait.
Tu as essayé de te tuer.
À cause de moi.
Tu as voulu mourir.
Moi je ne ferais jamais ça.
Jamais.
J’aime la vie, moi.
Je veux devenir une petite vieille.
Je veux voir mes enfants grandir.
Je ne suis pas comme toi.
Lui
Tu aimes la vie ?
…
Quand on aime la vie, on ne la boit pas pour la faire taire.
On ne baise pas pour ne plus l’entendre.
On ne transforme pas chaque peur en corps contre un autre corps.
Tu dis que tu aimes la vie.
Mais tu refuses tout ce qui la rend réelle.
Le manque.
La frustration.
Le doute.
Tu veux l’intensité.
Pas la vérité.
Tu veux vibrer.
Pas construire.
Moi j’ai craqué.
Oui.
J’ai failli mourir.
Mais au moins, c’était frontal.
C’était vrai.
Toi tu ne meurs jamais.
Tu t’échappes.
Tu changes d’homme quand ça devient inconfortable.
Tu changes de récit quand ça devient trop clair.
Tu changes de masque.
Encore.
Et encore.
Tu dis que tu aimes la vie.
Mais tu n’aimes que le moment où elle te regarde.
Silence.
Elle ne répond pas .
Il la voit détourner les yeux.
Elle ne pleure pas.
Elle se referme.
Et ça lui fait plus mal que la gifle.
Ils retournent au lit.
Ils dorment un peu.
Son ex-mari vient la chercher.
Elle le quitte en lui disant "tu vas terriblement me manquer"
"Alors pourquoi tu t'en vas ?"
Il la regarde partir par la fenêtre.
Dans la voiture, elle tourne la tête. Elle le regarde une dernière fois.
Elle pleure.
Fin de la partie 2.

Quand tout vacille
Ce chapitre marque un tournant délicat où les personnages se retrouvent à la croisée des chemins, confrontés à un sentiment de suspension et d'ambiguïté. Les certitudes s'estompent, laissant place à des doutes profonds qui agitent les cœurs et les esprits. C'est un moment où l'équilibre est précaire, et chaque pas semble incertain, annonciateur d'un changement inévitable.

Les silences qui en disent long
Le "flottement" de ce chapitre est une atmosphère lourde de non-dits et de tensions sous-jacentes. Les regards échangés, les gestes hésitants et les silences chargés de sens révèlent davantage que les paroles. C'est dans ces interstices que se nichent les vérités troublantes et les émotions complexes, préparant le terrain pour les rebondissements à venir dans cette chronique de l'effondrement.

Au bord de l'abîme ou de la révélation ?
Ce chapitre est crucial pour l'histoire, car il prépare le lecteur à un point de non-retour. La sensation d'entre-deux, de suspension, est le prélude à des événements qui vont soit précipiter les personnages vers leur destin tragique, soit ouvrir la voie à des prises de conscience douloureuses. C'est l'essence même de l'hésitation avant la chute finale, un moment de pure anticipation.
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