Chapitre XXV - Poussière et seuils

 

Lui

 

Je passe la journée à casser des cloisons dans un grenier.

Poussière, gravats, odeur de plâtre.

Je suis noir de la tête aux pieds.

Je pense à elle entre deux coups de masse.

On s’écrit peu.

Elle est occupée.

Moi aussi.

 

Je tombe sur des billets pour ce spectacle musical qu’on adore depuis l’enfance.

Je prends trois places.

Une pour elle.

Une pour moi.

Une pour ma sœur.

Je lui envoie la photo.

 

— Tu es vraiment le meilleur.

 

Elle

 

Quand je vois les billets, mon cœur s’emballe.

Depuis le temps que je voulais le voir.

Depuis l’enfance.

C’est notre truc à tous les deux.

Il y a quelque chose de pur là-dedans.

Un goût commun, vrai.

Pas fabriqué.

Pas copié sur quelqu’un.

Je suis vraiment heureuse sur l’instant.

Je me dis déjà ce que je vais porter.

Je me vois dans la salle.

Je me vois à son bras.

Et en même temps une pensée traverse :

Est-ce que je serai encore avec lui en novembre ?

Est-ce que je serai capable d’être stable jusque-là ?

Je me dis que s’il m’offre ça, s’il projette aussi loin, c’est qu’il croit vraiment en nous.

Et moi ?

Est-ce que je crois vraiment en nous…

Ou est-ce que je profite juste de quelqu’un qui croit pour deux ?

 

Lui :

Je suis au travail quand elle m’écrit.

Une question simple.

Presque anodine.

 

- Quel est le nom de ton ex… celle avec qui tu es resté quatre ans ?

 

Je m’arrête.

Je relis.

Pourquoi veut-elle savoir ça ?!

 

Je lui demande.

 

Elle répond :

 

— Par curiosité. Je veux voir comment elle est.

 

Curiosité.

Le mot me dérange sans raison claire.

 

Je lui donne son nom.

 

Elle :

 

Je tape le nom.

Je trouve son profil.

Je vois sa photo.

Elle est belle.

Évidemment qu’elle est belle.

Je sens quelque chose de froid dans mon ventre.

Je lui écris :

 

— Elle est jolie.

 

Lui :

Je souris.

 

— Oui… j’ai eu de la chance. J’ai eu vraiment de jolies copines.

Je dis ça sans réfléchir.

Comme un constat neutre.

Mais je sens déjà que quelque chose change.

 

Elle :

 

Il dit ça naturellement.

Comme si c’était normal.

Comme si je n’étais qu’une de plus dans la liste.

Je zoome sur son visage.

Je me compare.

Je déteste ça.

 

Lui :

 

Je lui écris :

 

— Ça fait longtemps que je n’ai pas regardé son profil.

Je crois qu’elle m’a bloqué.

Je m’arrête.

Puis j’ajoute :

— Tu peux m’envoyer sa photo de profil ?

 

Le silence.

Puis sa réponse explose.

 

Elle :

— Non mais sérieusement ?

 

Je sens la colère monter.

 

— Tu veux que je t’envoie la photo de ton ex ?

 

— C’est quoi ça, sans déconner ?

 

Lui :

 

Je ne comprends pas.

 

— Mais… pourquoi tu réagis comme ça ?

 

Je reste calme.

 

— Toi tu fréquentes encore tes ex.

Tu m’en parles.

Tu me racontes des choses intimes.

C'est limite si tu ne fantasme pas encore sur eux et si tu n'es pas tout le temps en train de me comparer à eux comme pour dire que je ne suis pas assez bien.

Je cherche mes mots.

 

— Je veux juste voir à quoi elle ressemble aujourd’hui.

C’est tout.

 

Je marque une pause.

 

— Il n’y a rien derrière.

 

Elle :

 

Il ne comprend pas.

Évidemment qu’il ne comprend pas.

Je réponds :

 

— Oui mais moi ce n’est pas pareil.

 

Je sais que ce n’est pas une explication.

Mais c’est la seule que j’ai.

Parce que si c’est pareil,

alors je ne suis plus spéciale.

 

Lui :

 

Ce n’est pas pareil.

Avec elle, rien n’est jamais pareil.

Elle peut parler de ses ex.

De leurs corps.

De leurs performances.

De leurs souvenirs.

Moi, je ne peux même pas voir un visage.

Je comprends sans comprendre.

Ses règles changent selon le vent.

Sa jalousie est un droit.

La mienne est une faute.

Alors que c'est elle qui fait tout pour la provoquer puisque elle était inexistante avant dans mes autres relations.

Et je sens, encore une fois,

que je suis en train d’accepter quelque chose

qui n’a pas de nom.

 

Elle :

 

Plus tard, comme si rien n’avait existé,

je lui écris :

— J’aimerais bien qu’un jour tu me fasses une chanson.

 

Une chanson qui parle de moi.

Je souris en envoyant le message.

Je fais toujours ça.

Je choisis des artistes.

Des musiciens.

Des hommes qui créent.

Je les laisse me regarder

comme si j’étais une apparition.

Je deviens leur muse.

Leur exception.

Leur blessure.

Leur plus belle chose.

Je collectionne leurs preuves.

Des dessins.

Des poèmes.

Des chansons.

Des fragments d’eux.

Je garde tout.

Même lui…

celui que j’ai quitté pour celui-ci…

Il m’avait fabriqué un sextoy à partir moulé sur son pénis.

Un geste fou.

Intime.

Pathétique et magnifique à la fois.

Une preuve de plus.

Une trace de pouvoir.

Je ne sais pas pourquoi je fais ça.

Peut-être pour exister dans leurs yeux.

Peut-être pour ne jamais disparaître.

 

Lui :

 

Quand elle me demande ça,

mon cœur s’ouvre sans défense.

Une chanson.

Sur elle.

Comme si elle ne savait pas déjà

que tout ce que je fais

est déjà

en train de parler d’elle.

 

Lui :

 

Le soir, je poste une photo de moi torse nu, couvert de poussière.

 

“Cette douche va être meilleure que le sexe.”

 

Une blague.

Elle explose.

 

— Franchement tu te prends pour qui ? On va croire que je suis mauvaise au lit à cause de toi.

 

Je reste bête.

C’était de l’humour.

Elle est jalouse pour rien.

Mais elle ne l’assume jamais.

 

Elle

 

Je ne sais pas pourquoi je m’emporte.

Peut-être parce que je n’aime pas qu’il s’expose.

Peut-être parce que j’ai peur qu’il plaise trop.

Peut-être parce que je veux être la seule.

Je l’attaque avant qu’il ne m’échappe.

 

Le soir, je lui écris.

Je suis en galère avec le contrôle technique.

Je n’ai pas l’argent.

Le père des enfants ne me donne presque rien.

Je pleure un peu en écrivant.

Mais dans ma tête, je sais que la vérité est plus compliquée.

C’est moi qui ai demandé une petite pension.

Juste assez pour qu’il ferme sa gueule.

Qu’il ne parle pas de mes infidélités.

Qu’il reste docile.

Je ne laisse pas beaucoup les enfants à leur père.

Je ne veux pas qu’il ait trop d’influence.

 

Lui

 

Je lui dis qu’elle doit exiger plus.

Qu’il doit aider davantage.

Que ce sont ses enfants.

Je lui dis aussi ce que je ressens.

 

— J’ai l’impression d’être juste là pour le sexe, pour les cadeaux, pour être parfait quand tu es avec moi.

Quand tu n’es pas là, je ne sers à rien.

Je suis à bout.

 

Elle répond :

 

— On arrête alors. Si tu penses que je te prends pour un con, ça sert à rien.

Je me sens tomber.

 

 

Le lendemain, j’écris :

 

— Je viens te voir ce soir. Ton ex n’est pas là. On doit parler.

 

Elle

 

Je l’ai déjà fait venir plusieurs fois.

Même quand ma meilleure amie était là.

Même quand l’autre m’avait clairement interdit de le faire entrer.

Officiellement, je respecte.

En réalité, je fais comme je veux.

L’autre paie tout.

Il entretient la maison.

Il croit que j’ai juste dérapé une fois.

Il ignore tout le reste.

Je sais que ça met le met mal à l’aise de venir chez “l’autre”.

Il me l’a dit.

Il se sent comme un intrus.

Comme un voleur.

Mais je l’ai fait venir quand même.

 

Lui

 

J’y vais malgré tout.

Ça me met mal à l’aise d’entrer dans la maison d’un autre homme.

D’un homme qui paie tout.

Qui croit encore à une version édulcorée de la vérité.

Mais je l’aime.

Les enfants sont presque couchés.

Ils sont contents de me voir.

L’ambiance est tendue.

Orageuse.

Quand les enfants dorment, on parle.

Je lui dis que je suis prêt à déménager près d’elle.

Qu’on n’est pas obligés de vivre ensemble tout de suite.

Que je peux aider avec les enfants.

Les récupérer si elle travaille tard.

Je veux construire.

Elle me regarde.

 

— Je ne sais pas. On verra.

— Je ne suis pas prête pour ça.

 

Sa voix tremble un peu.

Elle regarde ailleurs.

 

— Et je ne le serai peut-être jamais.

 

Lui

 

Je sens la colère monter.

Et la peur.

 

— Pas prête à quoi ?!

 

Je la fixe.

 

— Pas prête à quoi, exactement ?

 

Ma voix devient plus dure.

 

— À avoir une relation saine ?

— Équilibrée ?

— Où on se dit tout ?

— Où il n’y a pas de mensonges ?

— Pas d’ex qui traînent ?

— Pas de trucs ambigus partout ?

 

Je m’arrête.

Le silence tombe.

 

— Tu ne veux pas de relation de couple, en fait.

— C’est ça ?

 

Elle

 

— Si.

Elle répond vite.

Presque trop vite.

— Si, bien sûr que si.

 

Dans sa tête :

Non.

Oui.

Je ne sais pas.

Je ne sais jamais.

Je passe mon temps à dire qu’on ne me comprend pas.

Mais moi non plus, je ne me comprends pas.

Je ne sais pas ce que je veux.

Je ne sais que ce que je ressens sur le moment.

Et après… tout disparaît.

Elle le regarde.

Et elle répète, plus doucement :

 

— Si.

 

On finit sur le canapé.

On fait l’amour.

Je suis bouleversé.

Je ne tiens pas longtemps.

Je me sens mauvais.

Elle s’endort.

 

Dans le silence, elle murmure :

 

— Je t’aime.

 

Pour une fois, peut-être que c’est vrai.

Ou peut-être qu’elle parle à quelqu’un d’autre, dans son sommeil.

Je la regarde.

Et je comprends que quelque chose ne tient qu’à un fil.

 

Les murmures du passé

Dans ce chapitre, les personnages sont confrontés aux résidus de leurs actions passées, à ces 'poussières' accumulées sous le tapis des illusions. Chaque fragment de souvenir, chaque non-dit, commence à altérer la perception de la réalité, révélant la fragilité des fondations construites sur le mensonge. [[NomPersonnagePrincipal]] sent l'étau se resserrer, alors que les vérités refoulées menacent de tout emporter sur leur passage.

Aux portes d'une nouvelle ère

Les 'seuils' de ce chapitre ne sont pas seulement physiques ; ils représentent des points de non-retour émotionnels et relationnels. Des décisions sont prises, ou évitées, qui forcent les protagonistes à contempler ce qui se trouve de l'autre côté, même si ce n'est que le vide. La tension monte à mesure que les masques tombent et que les vérités cachées commencent à se dévoiler, promettant un changement inévitable.

L'écho de la fragilité

"Poussière et seuils" laisse le lecteur avec une réflexion profonde sur la nature éphémère des liens humains et le poids inévitable des secrets. Chaque pas franchi vers un nouveau seuil est chargé de conséquences irréversibles, nous rapprochant inexorablement de l'effondrement final. Êtes-vous prêt à voir les dernières pierres se détacher ?